Quand la formation fonctionne vraiment, on le sent tout de suite. Les supports peuvent être impeccables, le programme bien structuré, les exercices variés, et pourtant il arrive que rien ne prenne. Les participant·es écoutent, prennent des notes, acquiescent parfois, puis retournent à leur quotidien sans que la pratique ne change. Ce décalage ne vient pas toujours du niveau ou de la motivation. Il tient souvent à autre chose, la relation vivante, ou non, entre une personne et ce qu’elle apprend.
C’est là que la pédagogie de la résonance, proposée notamment par Hartmut Rosa, devient une grille de lecture précieuse pour les formateur·rices. La résonance n’est pas un simple enthousiasme ni un accord de principe. C’est un moment où le contenu cesse d’être extérieur et devient une rencontre. Quelque chose répond chez l’apprenant·e. Une idée touche un enjeu réel, une question surgit, une prise de conscience s’amorce, un essai devient possible. En bref, l’apprentissage ne se limite plus à recevoir, il commence à transformer.
« Dans des contextes où les équipes n’interagissent plus seulement de manière fonctionnelle, ne se développent plus seulement des compétences efficaces, mais où ceux qui les composent bougent et entrent en contact de telle sorte qu’une résonance apparaît, il est vraiment possible que cela libère des forces créatives. Mais personne, pas même la direction, ne peut contrôler ce qu’il en résultera. »
Cette citation dit quelque chose d’essentiel pour la formation. La résonance n’est pas un résultat que l’on peut produire à la demande, ni un effet que l’on maîtrise totalement. On peut créer des conditions favorables, mais on ne peut pas contrôler ce que cela déclenchera chez les personnes. Et c’est précisément ce qui rend l’apprentissage vivant, avec une part de surprise, d’appropriation, parfois de créativité. Dans une formation, cette résonance apparaît plus facilement quand on part d’un problème concret plutôt que d’une théorie générale. Un concept devient utile lorsqu’il répond à une situation vécue. Cela peut être une difficulté sur le terrain, une tension, un objectif professionnel, un blocage récurrent. Beaucoup de séquences gagnent à démarrer par une scène réelle, un cas client, une situation typique, un exemple tiré du quotidien. C’est cette matière qui rend l’attention disponible. On ne suit plus un cours, on cherche une solution.
La résonance a aussi besoin d’espace. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter de l’interactivité, mais de créer de vrais moments où les participant·es peuvent répondre. Ils et elles doivent pouvoir formuler ce qu’ils comprennent, confronter leur expérience, hésiter, choisir, tester une hypothèse, poser une question qui n’était pas prévue. Une formation trop verrouillée peut étouffer cette réponse. À l’inverse, quand le groupe sent que ses questions ont une place réelle, la qualité d’attention change. Les échanges deviennent plus précis, plus situés, plus exigeants.
Enfin, une formation qui résonne laisse une trace visible, même modeste. Il ne s’agit pas forcément d’un grand bouleversement, mais d’un déplacement concret. Une nouvelle manière de dire les choses, un outil adopté, un réflexe testé dès le lendemain, une décision prise. Sans cette étape de transformation, la séance peut rester intéressante, mais sans effet. C’est pourquoi la fin d’un module est souvent le moment décisif. La bonne question n’est pas seulement de savoir si c’était clair, mais de déterminer ce que la personne fera différemment maintenant. Quand cette question est travaillée, l’apprentissage sort du cadre de la salle ou de la visio et commence à vivre. À l’inverse, certaines habitudes tuent la résonance sans qu’on s’en rende compte. La première est l’accélération. Vouloir tout dire dans un temps court pousse à empiler les notions et à remplir chaque minute. La deuxième est la performance. Chercher à capter l’attention en continu peut devenir un piège, car les apprentissages solides demandent aussi des respirations. La troisième est l’abstraction. Des concepts sans situation, sans choix à faire, sans conséquence concrète, restent hors sol. Dans ces cas-là, le contenu peut être pertinent, mais il ne s’ancre pas.
Former autrement ne signifie pas faire plus. Cela consiste souvent à ralentir au bon moment, partir du réel et laisser une place à la réponse du groupe. Une pédagogie de la résonance ne cherche pas à surstimuler. Elle cherche à créer les conditions d’une rencontre entre un enjeu, une personne, un collectif, et un savoir qui devient utilisable. C’est une invitation simple et forte. Concevoir des formations qui ne se contentent pas d’informer, mais qui accompagnent un passage à l’action, concret, situé et durable.
Sources : Hartmut Rosa, Pédagogie de la résonance. Entretiens avec Wolfgang Endres, Paris, Le Pommier, 2022
https://theconversation.com/la-pedagogie-de-la-resonance-selon-hartmut-rosa-comment-lecole-connecte-les-eleves-au-monde-197732